Même pas en rêve
« Ceci n’est pas sociologique ». Evidemment. Oui. Effectivement. Désolée. Je me suis encore laissée allée, et voilà que mon avis personnel, spontané, infondé surtout, est tombé en un couperet indolore puisque n’émanant que d’un vécu, d’un ressenti, trois fois rien et, en somme, sans valeur pour ce qui nous concerne en ce cours de sociologie intitulé « Les valeurs des européens ».
Mon professeur me remet en place donc. Ok, je l’ai bien cherché. Quelques temps plus tôt, je m’étais entendue dire par un autre professeur « ne vous fiez pas à vos impressions, vous devez adopter une méthode scientifique. »
Ils ont raison. Tous.
Puis le très efficace « ne rêvez pas », lu cette fois, dans une méthode pour la thèse en science-politique. Ce « ne rêvez pas » je ne l’ai jamais accepté. Plutôt crever, bouche ouverte, et tête vide.
Refuser de ne plus rêver n’est pas qu’un réflexe de pantouflarde attardée. C’est que, les sens sont souvent porteur vers la connaissance.
Je me souviens d’un premier déclic, une petite alarme dans la tête qui se déclenche, et qui me susurre « Tiens ! Ça, c’est important à savoir. » Je m’explique : mon grand frère, affamé, tentait de se couper une part de fromage un peu dur en l’attaquant du plat du couteau. Comme le laitage lui résistait, il s’était mis à le transpercer de la pointe du couteau, puis, me dit d’un air amusé : « la contrainte est plus forte que la poussée. » Il m’a semblé sur l’instant que c’était là une vérité sans fond. Que cette vérité s’étendait à beaucoup d’autres choses, et je décidais de la garder en tête pour l’avenir.
Depuis, c’est par instinct, le plus souvent, que je me laisse guider vers la connaissance. Mais pas que, évidemment.
Là où ça parait le plus idiot, c’est quand, parcourant les rayonnages des bibliothèques et des librairies, sans connaitre certains auteurs, quelque chose m’inspire tout spécialement. Peut-être le nom, entendu au cours de ma vie sans vraiment y avoir fait attention, les titres, survolés à plusieurs reprises dans les bibliographies recommandées. Ces fantaisies pourtant, m’amènent rarement à être déçue, c’est tout le contraire.
Les sens ne remplacent pas la connaissance, c’est certain, mais ils nous y amènent, souvent.
Là où ça parait le moins idiot. C’est quand la connaissance seule devient l’unique source de réflexion. La preuve en est, et j’en fus la témoin abasourdie durant un an et demi, que des têtes bien remplies peuvent être aveugles au plus haut point. J’ai pu voir comment l’école de la pensée unique pouvait se frayer sans sourciller, un chemin dans des consciences très au courant de tout, chiffres, dates et jurisprudences à l’appui. Comment tous ces intimidants érudits se repaissaient sans même regarder dans leurs assiettes, de lieux communs toujours plus téléphonés.
Mieux vaut en savoir moins qu’en avaler trop, me dis-je en claquant la porte d’un établissement brillant de ses mille feux.
Turangalîlâ